Vous vous éveillez dans un champ de fleurs.

L'atmosphère est lourde, tendue. Il n'y a rien d'autre qu'un champ se perdant dans les confins de l'horizon, un ciel oblique et oppressant annonçant un orage à venir. Et vous.

Vous vous levez.

C'est un rêve, cela est évident. Un piège, évident aussi. Et vous voilà sa victime, comme la mouche dans le miel.

Peut-être auriez-vous dû écouter l'avertissement finalement.

Quelque chose monte en vous, un hoquet incontrôlé d'émotions foisonnantes. Il y a, au creux de votre poitrine, de la peur, de la peine, de l'angoisse, de la terreur. Les assauts oniriques de votre environnement onirique épuisent votre résistance onirique.

Vous vous contrôlez. Vous ne cédez pas aux forces qui semblent vouloir vous déchirer, morceau par morceau, dans ce champ de fleurs.

Vous vous levez et marchez.

Petit à petit vos perceptions s'aiguisent. Vous voyez au-delà des choses, vous cessez de flotter dans l'imaginaire et trouvez un point d'ancrage, le seul qu'il y ait : l'espoir. Et cet espoir vous fait voir plus loin que l'horizon et plus profond que le cœur de la terre.

Sous vos pieds des Δ choses fourmillent, vivantes et multiples, creusant le sol et déstabilisant le monde. Dans l'amas de roches et de terreau, les êtres sont aveugles et ne font que sentir les obstacles ; ici à la surface, vous voyez tout, et pourtant rien, rien qui ne pourrait faire office d’échappatoire.

Peut-être préféreriez-vous ne pas voir, et pouvoir au contraire creuser une sortie pour revenir dans votre réalité.

Quelques pas plus loin, toujours le même champ de fleur, toujours les mêmes couleurs perçantes et irréelles. Vous savez que des Θ choses, minuscules et multiples, évoluent entre leurs tiges et leurs pétales, s'affairant à vivre, à vivre et rêver. Mais rien à faire ; elles s'éludent quand votre regard les cherche, s'évanouissent quand vous souhaitez faire leur rencontre. Comme s'il n'y avait rien eu. Comme si vous étiez seul.

Vous n'êtes pas seul.

Le ciel s'anime soudain. La forme, indistincte, d'une Φ chose surgissant des nuages sombres comme la vermine d'une plaie de cadavre. La créature tourne en cercle autour de vous, sans que vous ne puissiez la distinguer nettement. Elle, elle vous voit. Elle vous évoque la figure d'un mauvais augure, d'un prédateur céleste arrachant la chair à la terre pour apporter le sang aux cieux.

Un pressentiment terrible vous prend à la gorge. Les fleurs sont figées mais bigarrées, au contraire de vous dont le corps est terne mais mobile, et le champ n'offre aucune cachette.

Vous vous mettez à courir.

Vous courez longtemps, à en perdre le souffle. Maintenant que vous avez commencé à courir, vous ne pouvez plus vous arrêter. Vous ne le devez pas. Ce serait terrible si vous le faisiez. Il n'y a pas d'autre solution que de courir.

Les dahlias innombrables, tissus de cette réalité, continuent à créer, de leurs odeur fugaces, la trame de vos rêves terrifiés.

Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de fleurs.

Jusqu'à ce que votre peau nue frappe le sol glacé et les pierres acérées, qui crèvent la plante des pieds comme le papillon son cocon.

Et le plat des rocheuses laisse place aux hauteurs des forêts.

Parmi les pics élancés meurtrissant le ciel ouvert, votre course folle n'en démérite pas. Le sang bat à vos tempes – douloureusement réel –, votre fatigue s'exprime par le creux qui lentement, s'aménage dans votre thorax, juste à coté du cœur.

Ce n'est pas un rêve comme vous en aviez déjà fait auparavant. C'est une prison absurde de souffrance et de répétition, un enchaînement fracturé d'événements oniriques, de chimères effacées.

Des chimères qui bouffent vos sens et dégustent votre raison avec autant de délectation que le gastronome profite de l'ambroisie, et le carnassier de la mort.

Parlant de carnassier, le voilà qui vient. Ce n'est plus une menace céleste et azurée ; c'est le pas lourd de la faim qui réclame son dû, ou la respiration haletante d'un être au cœur de chair, et aux dents de matière, indéniable matière. Les Ψ choses à vos trousses hurlent et s'époumonent, mais vous n'en courez que davantage. Certaines ont des voix d'homme, empruntent à votre langage, et vous interpellent. Ne serait-ce que le petit orteil que l'une vous supplie d'abandonner, ou l'oreille que l'autre réclame en s'alléchant d'avance, vous ne pouvez rien leur donner. Toutes ont faim, et toutes ont besoin d'aide.

Mais vous ne pourrez pas aider tout le monde.

Vos pas vous mènent plus loin, vous éloignent des anthropophages. Vous marchiez sur du roc, vous voilà dans du sucre. Une pâte sableuse, doucereuse, qui vous retient sûrement. Vous vous empêtrez, vous vous empaffez : de gazelle effarouchée, vous voilà bœuf embourbé ; jusqu'à ce que votre pied, enfin, rencontre la sûreté d'un morceau de craquelin, perdu dans l'océan qu'est devenu le chemin.

Tour à tour, la farandole écœurante de desserts vous sauve des abysses immondes d'un cauchemar culinaire. Peut-être qu'à choisir, devenir repas des Θ choses serait une mort plus douce que la noyade dans le dragée.

Une maison en pâtisserie. Loin, au bout du trajet formé par les bonbons en forme de nénuphars.

Il y a quelque chose en elle qui vous attire plus que tout.

Vous vous en approchez. La porte est entrouverte. Vous ne pouvez pas ne pas y entrer.

Vous y entrez.

L'intérieur est similaire à l'extérieur : les assauts d'odeurs sucrées gorgent votre nez, votre estomac. C'est à votre tour d'avoir faim. L'espace n'est d'ailleurs pas vide, empli à profusion de Ω choses aux formes très établies : les angles définis de meubles dépourvus d'âme, de vie. Vous n'avez pas envie d'en user : seul compte maintenant le cri du corps qui résonne en vous, l'appel à satisfaire un besoin des plus primaires.

C'est votre tour d'avoir faim.

Lentement, vous arrachez un morceau de maisonnée, et le portez à vos lèvres impatientes.



La friandise fond sur la langue d'une façon divine. Elle parle à votre corps, exprime des sensations longtemps oubliées.

Rien ne pourrait se comparer à cela. Rien.

Dans votre tête, le festival de feux d'artifices et de saveurs parvient à masquer le signal d'alarme que vos fonctions oniriques essayent en vain de vous faire parvenir. Trop de sucre, trop de douceur, trop de sucre, trop de douleur.

Les propriétaires de la maison, eux, vous hurlent d'arrêter. Leur sanctuaire contre la Brisure Divine, les Rêves du Fracturé, est pillé et vandalisé par vos mains impies.

Ils hurlent, car ils ont peur pour vous.

C'est trop tard. Vos mains ne peuvent plus se contrôler, elles enfournent tour à tour des montagnes de pâtisseries entre leurs doigts de plus en plus grossiers. Votre bouche se délecte de sucrerie à l'acidité, l'amertume curieuses. Le sucre, toujours plus de sucre, se répand en flot dans votre organisme, qui change, qui change, de composition et de forme.

Bientôt votre rêve est dissout dans le sucre ; et ne reste alors de vous rien de plus qu'une petite flaque, une petite flaque de sucre sur le parquet en pain d'épice.

Mais les êtres perdus peuvent se trouver eux-même. Vous vous voyez donner une infinité d'essais, et de nombreuses fois – trop pour les compter –, le sucre a eu raison de votre résistance. Le sucre, ou l'un des autres périls que vous avez dû affronter avant.

Vous pouvez vous sauver vous même. Mais vous n'aurez qu'un unique essai pour sauver les autres.

Faites bien attention à vos choix.

Recommencez.

Vous connaissez l'histoire de Hansel et Gretel. Vous savez que ce genre d'initiative ne se finit jamais bien.

Vous vous asseyez sur le sol, et attendez. Jusqu'à ce que les odeurs ne vous troublent plus, jusqu'à ce qu'elles ne soient qu'un bruit de fond, légèrement dérangeant, mais sans conséquence sur votre concentration.

Et alors vous les entendez. Les voix.

Celles des propriétaires de la maison.

Ils sont timides, légèrement implorants. Vous n'étiez pas ce qu'ils attendaient. Ils pensaient avoir trouvé un havre, où attendre que le Collectif se ressaisisse, se reforme, contre-attaque.

Ils attendent depuis longtemps. Ils ont besoin d'aide.

Vous commencez à comprendre un peu mieux comment fonctionne cet endroit ; la somme de rêves fracturés, émiettés. Sans unité, pas d'ordre. Et sans ordre, quel rêve peut s'empêcher de virer au cauchemar ?

Voici où sont piégées toutes les instances de SCP-255-FR-1. Le monde des rêves ne pardonne pas la faiblesse, la peur, l'angoisse ; il les enferme dans une épreuve qui se répète à l'infini, tant que le sujet ne parvient pas à l'affronter et à raisonner. À réaliser qu'il ne se trouve ni dans un rêve, ni dans la réalité, mais dans l'esprit de ceux qui dorment.

Et dans l'esprit de ceux qui dorment, est survenue la Brisure Divine. Les Rêves du Fracturé ont enflé, enflé ; ceux d'une déité morcelée, en-dehors de toute dimension, ni morte ni animée. Et ils meurtrissent les rêves, ils meurtrissent le Collectif Oneiroi, et transforment la contrée onirique en un champ de bataille dévasté, vestige d'une lutte entre ce qui est et ce qui n'est pas. Une épreuve, pour chacun de ses habitants.

Vous venez de réussir la vôtre. Vous avez ramené l'unité et l'ordre dans ce rêve émietté, en suivant l'ordre des c Δ h Θ o Φ s Ψ e Ω s.

Vous êtes peut-être l'unique personne à avoir accompli cet exploit.

Il n'y a plus à tergiverser. Maintenant que votre rêve a un fil, une trame, voilà que vous pouvez la suivre et restaurer les songes à leur état originel. Tout rêve a un sens ; il suffit de le retrouver et de le lui rendre.

Mais quelque chose cloche. Dans la contrée des rêves, toute c Δ h Θ o Φ s Ψ e Ω a une forme onirique, l'ombre de sa réalité. Mais vous ? Vous n'êtes qu'une instance. Un écho de réalité. Il vous faut une forme. Une manifestation.

Quelle forme aura votre ombre ?

Au creux de votre oreille, les voix vous murmurent des énigmes pleines de mystères.